changer l’eau des fleurs ; valérie perrin

 

résumé

Violette Toussaint est garde-cimetière dans une petite ville de Bourgogne. Les gens de passage et les habitués passent se réchauffer dans sa loge où rires et larmes se mélangent au café qu’elle leur offre. Son quotidien est rythmé par les confidences des visiteurs et la joie des fossoyeurs. Un jour, parce qu’un homme et une femme ont décidé de reposer ensemble dans son carré de terre, tout bascule. Des liens qui unissent vivants et morts sont exhumés, et certaines âmes que l’on croyait noires, se révèlent lumineuses.

lettres

trois août,  20 :10

À Valérie Perrin,

Je ne sais pas si les gens se rendent compte de ce qu’ils ont entre les mains. Le sang, la foudre, le froid mordant d’un soir de décembre qui s’échappent de leurs mots. C’est ce que votre écriture m’inspire. J’ai toujours aimé les livres avec cette amertume qui reste collée sur les pages, comme un parfum trop tenace. Mais celui-ci, c’est différent. Il est poison et remède. Il fait très mal, c’est une évidence. J’ai commencé à dire à ma mère ; « Maman, j’ai un livre à te faire lire », avant de me retenir. Pas la bonne période. La mort a trop tendance à s’approcher, ces derniers temps. Fauve écrira « le cercle perd un membre, le cercle se resserre c’est tout. » Et pourtant, on sait tous à quel point c’est difficile. Ce que j’aime dans votre livre, c’est d’abord sa simplicité apparente. Résumer le deuil, la mort, sa longue robe noire et ses yeux de métal de façon si limpide, c’est compliqué. Face à la mort, il ne reste parfois que le silence ou les mots compliqués. Un grand rien, et un entrelacs de ces vides entre eux. Dans votre encre, il reste les mots simples. Les mots simples, c’est-à-dire ceux que l’on comprend tous lorsque notre cerveau s’éteint, quand on n’a plus l’envie de réfléchir. Lorsque l’on n’est plus qu’une souffrance au sens strict. Lorsque l’on devient un cri qui résonne dans le bruit. La mort plane dans votre livre, pire : la mort est votre livre. Est-ce que tout le monde peut supporter ces lignes, j’en doute. Il y a quelques semaines, j’ai aperçu votre livre sur les étagères d’une personne très douce, forte : elle a subi cette foudre, elle aussi. La Violette que j’imagine, c’est elle. Quelqu’un qui ne pouvait pas connaître le bonheur, et qui fonce vers le bitume. Malgré sa douceur intérieure. Malgré les fleurs. Elle souffre, elle aussi. C’est peut-être pour cela que votre roman est universel. Quoi de plus commun que la mort. Quoi de pire. Quoi de moins révoltant. Mais quoi de plus lié à la vie, aussi. C’est ce que Odezenne disait aussi, avec « On naît, on vit, on meurt ». Mais si l’on n’a pas eu le temps de vivre ? Mais si l’on n’a pas eu le temps d’avoir de désir, si l’on n’a pas assez vu, pas assez touché, pas assez écouté, pas assez caressé ? Alors là, le chagrin est plus immense encore. J’écris tout ça au-dessus des pompes funèbres. Quelqu’un me disait que le hasard n’existait pas : alors je prends cela comme une évidence. L’évidence que parfois, la fiction gicle sur la réalité. Qu’elle la perturbe : qu’elle la peint, en noir, en blanc, en couleurs. Je suis à Aix-en-Provence. À Aix-en-Provence, au-dessus des pompes funèbres. Là où Violette s’échappait, en août, près de Marseille. Là où l’immensité de la mer, le bleu du ciel qui se mélangeait à celui de l’océan lui volait ses mots en même temps que sa souffrance à la poitrine, mais qui lui rendait tous ses souvenirs. Violette Toussaint est sublime ; elle l’est encore plus avec Julien Seul. Ce romantisme désabusé, ce romantisme que l’on croit disparu mais qui ressurgit parfois, dans un livre ou dans un bar. C’est aussi l’espoir dont j’avais besoin. J’espère que cette lueur reviendra, entre vos lignes. Pour l’instant, je vous ai détestée et adorée de faire perler ces larmes de mercure sur mes joues dans des lieux bondés, les yeux bombés. La vie est plus belle avec vos mots. Plus réelle, plus crue, plus vraie. Mais on peut toujours jouir du parfum des fleurs.

Juliette

quatre août, 14 :12

À Valérie Perrin,

Les derniers mots se sont déposés là où l’histoire s’arrêtait : comme les dernières notes d’une sonate. Ça se terminait, à la façon de ce roman d’Émile Ajar. Ou à celle de Vincent Delerm, aussi. Mais il ne faudrait pas trop le dire. Le soleil de Marseille s’emballe, et la chaleur n’est supportable qu’à l’ombre. Et qu’est-ce qu’il me reste, maintenant qu’il n’y a plus de pages à tourner ? Pas beaucoup de mots. Et quelques émotions qu’il serait compliqué de nommer. La fureur, la douceur. La fureur de passés compliqués et de présents trop peu à la hauteur. La douceur de futurs prometteurs. Malgré la mort. La mort, qui lie tous vos personnages. La mort, qui les sépare dans la vie. Qui les rassemble plus tard. L’entrelacs des histoires passées et futures : les histoires d’amour avortées, les histoires d’amour sans amour, les histoires d’amour souvenirs. Ils ont tous trouvé un semblant d’humanité. Les femmes, les hommes que vous avez tracés. Ils ont tous eu cette forme de rédemption. Des élans de bonté, de compassion. Votre livre est arrivé au bon moment. Ce moment où je ne savais plus quoi lire pour me sortir de cette léthargie littéraire. Je voulais ressentir. J’en ai trop ressenti. Mais les pulsations ont repris, aussi. C’est un ami qui m’a dit « Juliette, j’ai un roman sur le deuil, et c’est génial. » Alors, j’ai voulu savoir. Et j’ai lu. J’ai lu les déchirures de vos personnages, j’ai lu toutes les histoires, celles de 1996 et celles de 2017. J’ai lu Gabriel, ses doigts fins et ses cigarettes, j’ai lu Irène et les draps d’hôtel. J’ai lu Philippe et sa beauté toxique, j’ai lu Léonine et sa fragilité d’enfant. J’ai lu Julien et son romantisme venu d’un autre temps, j’ai lu Violette et sa douceur, sa fragilité. J’ai lu les drames, j’ai lu la mort, j’ai lu l’espoir. J’ai lu, alors que ce n’était pas arrivé depuis longtemps. Je suis allée vers ce livre comme je vais vers les gens. Pas vraiment au hasard. Et ces mots de Victor Hugo. La présence. « Tu n’es plus là où tu étais, mais tu es partout là où je suis. » Le deuil de sa fille, lui aussi. Peut-être que toutes les vies connaissent leur part de cyclones. Leurs cataclysmes personnels. Certains plus que d’autres. La peau humaine cautérise. Il y a les mois et les années à notre portée. La vie à perte de vue devant nous. La vie devant soi.

Juliette

 

 

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